Entretien avec Jean Bellorini, metteur en scène

Posté sur oct 23, 2014 dans ACTUALITÉS, Geneve, Spectacles

Le travail de metteur en scène de Jean Bellorini, né en 1981, se distingue notamment par ses adaptations de textes littéraires majeurs ou d’œuvres du théâtre contemporain dans lesquelles il instille une grande vitalité issue du travail collectif de sa troupe, la compagnie Air de Lune. Il dirige également le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Jean Bellorini a reçu le prix Jean-Jacques Gautier 2012 de la SACD et le prix de la révélation théâtrale 2012 décerné par le syndicat de la critique. Son adaptation autour de Rabelais, « Paroles gelées », a été distinguée par le prix de la mise en scène au Palmarès du Théâtre 2013, ainsi que par le Molière du meilleur spectacle 2014. Cette année, le metteur en scène s’est également vu décerner le Molière de la mise en scène à la fois pour « Paroles gelées » et « La Bonne âme du Se-Tchouan » de Brecht.

Nous sommes à une dizaine de jours de la création de « Cupidon est malade » à Am Stram Gram. Jean Bellorini nous parle du spectacle, et de l’avancée des répétitions.

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C’est la première fois que vous créez une pièce à Genève ?
Oui, c’est la premiere fois. Je suis originaire du Tessin, j’ai mis en scène un opéra à Fribourg il y a quelque années, mais je n’avais jamais eu l’occasion de travailler à Genève. Je suis très content que cela se réalise aujourd’hui.

Cupidon est malade, est-ce que ça signifie que l’amour nous a abandonné ? Ou que le désamour fait partie de l’amour ?
Je pense souvent à la phrase « Et jamais l’amour ne passera ». Pour moi cette phrase est à comprendre comme un acte de résistance. L’amour sera toujours le guide de nos vies, on ne peut vivre que par engagement amoureux, que ce soit dans des êtres, des actions, des passions. Cupidon est malade, c’est donc une affaire de passion, pas d’abandon ! Cupidon est malade de vivre trop, et mal, mais de vivre avant tout.
Ce qui trouble et choque Tine et Robin, les enfants de la pièce, c’est que l’amour ne soit pas exclusif, qu’on puisse aimer une autre personne à un autre moment de la vie. C’est difficile à entendre, c’est vrai. Mais la transformation de l’amour fait partie de l’amour.
Je trouve le titre choisi par Pauline Sales extrêmement percutant. Dans Cupidon est malade, il y a à la fois la prise en charge d’un inconscient collectif très ancien, et en même temps un ancrage dans le monde d’aujourd’hui. Tout semble parfois être au bord de l’explosion, au bord d’un précipice. Certains tombent, d’autres se relèvent, cette maladie de l’amour fait en tout cas partie de notre monde, comme elle existe depuis toujours. Mais avec des êtres du XXIè siècle qui ont moins de complexes à dire, la maladie de Cupidon est d’autant plus révélée.

Est-ce que vous pensez qu’un filtre d’amour puisse exister – au moins au théâtre ?
Heureusement que non ! Mais en même temps, on est animé de cette croyance-là. Je ne crois pas que ce soit un filtre, un élément extérieur, mais au contraire quelque chose d’intime et d’intérieur. Ca fait partie de notre constitution, que de se laisser envahir par un sentiment. L’être humain a besoin de ça pour exister.
Je dis souvent que la poésie naît de la reconnaissance de ce qu’on a en nous, consciemment ou non. Que cela nous soit arrivé ou pas, d’avoir des parents divorcés ; l’envie de changer le cours des choses, d’intervenir sur les destins, l’envie de croire qu’il puisse y avoir un Cupidon qui agisse sur les cœurs des uns et des autres, c’est très beau en soi. Et quand on est amoureux, on est poète !

Est-ce que les enfants vivent dans un univers différent de celui des grands ?
Je considère que les enfants sont parfois plus adultes que les adultes ; en tout cas c’est le cas ici ! Ils ont une conscience très précise, et éclairante, du monde, souvent plus riche. Je ne crois pas qu’ils soient différents des adultes. L’envie de changer le monde, on l’a à huit ans, et j’espère tout autant à 70 et 80 ans ! C’est ce qui est magnifique dans cette pièce ; c’est un hymne à la vie, à l’engagement vivant, au non-renoncement.

Est-ce que vous donnez des indications particulières aux comédiens pour l’interprétation des deux personnages d’enfants dans la pièce ?
Surtout pas. Les comédiens qui incarnent les personnages, les racontent, et ce sont les spectateurs et les acteurs, ensemble, qui se mettent d’accord pour croire à des personnages. Il ne doit donc pas y avoir de composition, de transformation infantile de Tine et Robin. Les comédiens essayent d’imaginer Tine et Robin tels que les mots de Pauline Sales les définissent. Et plus on raconte les choses, plus on y croit ensemble. Notre rôle, c’est de se mettre au service d’une écriture, sans compositions « plaquées » a priori. Tine et Robin s’adressent très directement aux spectateurs. Ils ne prennent pas de pincettes. Et cette insouciance dans la manière de nous livrer leur coeur participe de l’enfance.
Et je crois par ailleurs que tous les acteurs sont de grands enfants. De grands enfants qui mentent, mais qui mentent honnêtement. Quand on est acteur, on se met à cet endroit-là, qu’on incarne un vieillard ou un enfant !

« Cupidon est malade » est une création internationale, avec des artistes suisses et français. Comment s’est passée leur rencontre ? Et leur rapport à la langue ? Il y a par exemple dans la pièce des mots français tels que RER, HLM, Leclerc..
Quand on monte une pièce, on remet toujours les compteurs à zéro au début. On est tous au même stade. Puis le travail se tricote et s’invente. Il y a ici une équipe magnifique, riche de ses différences, mais aussi de ses accords. Il y a bien sûr des différences de vocabulaire, on en rit, cela a amené de l’humour dans l’équipe ! Mais sur le fond, le théâtre est là pour rendre universel les choses singulières. La bonne âme du Se-Tchouan de Brecht, mon précédent spectacle, vient d’être joué à Pékin en français surtitré, et on se rend compte qu’il provoque les mêmes réactions du public, les mêmes rires, les mêmes émotions, alors qu’on est à l’autre bout de la terre, dans une autre culture. La force du théâtre est précisément là.

Qu’est-ce qui vous a décidé à raconter cette histoire en musique ?
Je ne sais pas faire autrement ! C’est vraiment le fil conducteur de tous mes spectacles, de la manière dont je mets en scène. La musique est le battement de cœur du spectacle, c’est le souffle des acteurs, c’est ce qui est dans leur tête, dans leur âme, dans leur cœur, et c’est ce qui soulève le cœur des spectateurs aussi. C’est ce qui relie. Pour ce spectacle, il y a eu l’envie très concrète d’une musique « électrique », en tout cas électronique – tout en affirmant, comme un clin d’oeil au Songe d’une nuit d’été, et par la présence du clavecin, une dimension plus ancienne. Ce genre de constraste est constitutif de mes spectacles.
L’écriture de la pièce, cet aspect narratif qui mène les acteurs à s’adresser très simplement et directement à la salle, crée par ailleurs un endroit de bascule où les acteurs peuvent se mettre à chanter. Je trouve cela extrêmement touchant et juste en réponse à la théâtralité de l’écriture. Le rapport au chant est très important. On s’est aperçu en travaillant que certaines répliques rimaient, qu’il y avait des moments écrits rythmiquement très fort. Et ça c’est toujours magique. L’écriture de Pauline Sales possède une rythmique interne extrêmement vivante, elle est très musicale. On part toujours du verbe, du dire, et de temps en temps ça bascule dans le chant !

Les musiciens sont sur scène avec les comédiens ?
Oui, j’y tiens, parce qu’ils racontent autant l’histoire que les comédiens. Ce ne sont d’ailleurs pas des comédiens d’un côté et des musiciens de l’autre. Les comédiens ont une sensibilité musicale, qui s’exprime dans la manière de dire les mots. Je leur parle d’ailleurs souvent comme un chef d’orchestre, avec des indications comme « plus vite, moins vite, plus fort, moins fort ». En contrepoint, les musiciens racontent des choses. Tout ce qui est théâtral, est aussi musique, et tout ce qui est musical, est aussi récit. C’est pour cela que c’est très important qu’ils soient dans le même espace, et pas l’un contre l’autre.

Comment a été composée la musique ?
La musique est une musique originale, que nous avons composée collectivement, souvent à partir d’improvisations en répétitions, avec les deux musiciens avec qui je collabore et qui seront sur scène, Michalis Boliakis et Hugo Sablic. Il y aura aussi quelques « échos » de Fairy Queen (1692), semi-opéra de Henry Purcell et de La Marche nuptiale (1842) de Felix Mendelssohn, qui sont deux pièces musicales célèbres inspirées du Songe d’une nuit d’été. Le choix du clavecin, était pour moi une façon de se mettre dans la même démarche que Pauline Sales, cette manière de s’inspirer librement de Shakespeare pour créer aujourd’hui. Entre la batterie électronique et le clavecin (il y a des extraits de pièces de Rameau) la partie musicale relie hier et aujourd’hui.